TIFFOCHE Gustave

 

« Être la peinture même »

« J’ai toujours été très sensible à la texture des choses, à la structure, à la matière, et si je réussis, par l’expression d’une forme, à libérer en même temps tout le potentiel poétique contenu dans cette matière – même utile – l’objet sera œuvre d’art.
Quand on aborde ma peinture, je crois que cet aspect matière retient tout d’abord l’attention. En fait, je pense que comme le potier, le peintre est lui aussi faiseur de matière. Avec des moyens extraordinairement simples, il peut parfois d’un geste exprimer l’essentiel : avec un charbon ou de la couleur, il peut, dans l’instant, traduire une émotion. Mais la trace qu’il laisse, aussi discrète soit-elle, est une trace de matière. Il peut aussi sur la toile mélanger pâtes et pigments, y ajouter toutes sortes de matériaux mais toutes ces matières picturales inventées, qu’elles soient transparentes, fluides ou épaisses, ne se justifient que par nécessité plastique AU SERVICE de l’émotion poétique du tableau.

MATIERE, SENSUALITE support de L’IDEAL, du SPIRITUEL.
[…]Cet après-midi, comme tous les jours, je vais monter à l’atelier et me retrouver, confronté avec la toile en cours. Jusque là, une certaine idée a régi son ordonnance. Sur un format décidé, les masses sont distribuées. Une matière granuleuse sur laquelle s’accroche la lumière s’oppose à une surface lisse, grise et silencieuse. Certains signes et griffures donnent déjà le rythme. Tout semble en place, un peu comme les éléments d’un ballet avant le lever du rideau.
Cette ébauche un peu rigide – à l’image des idées – est le départ pour une nouvelle aventure au-delà du mental, à condition toutefois d’accepter de me laisser interpeller, de faire un peu de silence dans ma tête, de me confondre avec la toile : être la peinture même.
Sans doute devrai-je bousculer ce qui est, sacrifier, gratter, suggérer, admettre ou refuser. Et ainsi de subtilités en subtilités, au rythme des émotions, il me faudra accepter de voir peu à peu l’œuvre m’échapper pour qu’elle-même vive sa vie propre.
Merveilleux cheminement de l’infinitude de l’esprit. Mais pourtant… toujours ce doute, cette angoisse, jusqu’à l’aboutissement… ou la destruction. »
Gustave Tiffoche, « Peintre & potier », Art et littérature 2, revue du Nadir, 1980

« Je vis l’instant, je n’ai pas la faculté de mémoriser, de conceptualiser. […] Je suis infoutu de donner des explications… […] L’œuvre réalisée, c’est la seule trace de l’émotion, de la sensation, de la vibration qui l’ont produite mais elle est sans commune mesure avec elles. S’il m’est donné de percevoir des choses lumineuses, elles s’abâtardissent dans le passage au mental et s’abâtardissent encore lorsqu’elles doivent passer par les mains. Ce qui a été donné en amont est infiniment plus fort poétiquement ; c’est dans cette illumination même que l’on a tout eu ! Alors, il faut bien accepter cette perte ; mais je ne serai vraiment libre que le jour où je n’aurai plus envie de créer. […] Je ne dis jamais « J’aime pas », je me place plutôt en position de réceptivité, d’accueil ; parfois, je me force !… Un grand choc, banal et évident, fut la découverte de Van Gogh grâce à un livre que Sylvette m’offrit à 17 ans. Plus récemment, je me suis trouvé en face du Printemps de Botticelli dont la liberté incroyable, la facture très moderne, m’ont bouleversé… »
Gustave Tiffoche, Face-B, d’autres plages pour la culture, n° double 9-10, janvier à avril 1988

Lieu d’exposition : Le Croisic